Tu crois connaître le Morvan. La forêt verte, les lacs, le Haut-Folin à 901 mètres et son air pur en bouteille. La carte postale, quoi. Sauf que la carte postale, c’est le vernis. Gratte un peu le granite et tu tombes sur autre chose : un pays pauvre à crever qui, pendant trois siècles, a expédié à Paris son bois, son lait maternel et ses gamins, tout en racontant le soir au coin du feu des histoires de serpents à diamant et de cloches englouties. Suis-moi. On descend sous le vernis.
Un dicton qui te souhaite la bienvenue à coups de pied
Commençons par la politesse locale. Il existe un vieux proverbe qui court sur le pays et qui résume l’estime dans laquelle on le tenait : « Il ne vient du Morvan ni bon vent ni bonnes gens. » Charmant, non ? Le massif est le rebord nord-est du Massif central, un bloc de granite planté dans une Bourgogne calcaire et prospère, entouré de plaines riches qui le regardaient de haut. Trop humide, trop froid, trop caillouteux. On y voyait un cul-de-sac peuplé de rustres. Le genre de réputation qui te colle à la peau pendant des siècles. Le Morvandiau, lui, a fait avec. Et il a trouvé le moyen de monnayer précisément ce que la terre ne lui donnait pas.
Le lait des autres : les nourrices morvandelles
Voilà l’histoire qui devrait figurer sur tous les panneaux touristiques et qui n’y figure jamais, parce qu’elle dérange. La terre morvandelle ne nourrissait pas ses habitants. Alors, à partir du XIXe siècle, les femmes ont vendu la seule chose qui leur restait en abondance : leur lait. On les appelait les nourrices morvandelles, et elles avaient une réputation d’excellentes allaitantes. À Villapourçon, on allait jusqu’à sonner les cloches le jour d’un mariage pour souhaiter à la mariée d’être une bonne « laitière ». Tu lis bien.
Deux formules. Les « nourrices sur place » restaient au pays et récupéraient les nourrissons de l’Assistance publique parisienne, ces enfants qu’on surnommait les « Petits Paris ». Les « nourrices sur lieu », elles, montaient à la capitale s’installer chez les riches pour allaiter leur progéniture. Sous le Second Empire, à l’apogée du système, plus d’une nourrice parisienne sur deux venait du Morvan. C’était le comble du chic bourgeois d’avoir sa Morvandelle à demeure.
Sauf que derrière le prestige, il y avait ça : une jeune femme montée chercher un eldorado se retrouvait examinée nue dans une officine douteuse pour traquer la syphilis, jaugée par ses futurs patrons comme une bête de foire pendant qu’un médecin goûtait son lait. Une fois « élue », plus de vie privée, gavée pour produire, courrier censuré pour qu’aucune mauvaise nouvelle ne coupe ses montées de lait. Et pendant qu’elle nourrissait le bébé d’un notaire parisien, son propre enfant restait au pays, souvent confié à une autre. Des milliers de ces nourrissons, sevrés trop tôt et mal, sont morts. On a longtemps traité ces femmes de « sans-cœur » et de « dévergondées ». Elles, elles rentraient avec de l’argent, de quoi rénover la ferme. On appelait ces bâtisses les « maisons de lait ». Cherche-les quand tu te balades. Elles sont encore debout, ces maisons payées au biberon.
Partir avec ses bœufs : les galvachers
Même logique, autre marchandise. L’homme, lui, partait avec ses bœufs. Le galvacher quittait le Morvan au printemps, son attelage de charolais derrière lui, pour louer sa force de traction et la sienne dans des régions plus riches, débardage, transport, gros travaux. Il ne rentrait qu’à l’automne. Comme les nourrices, il ramenait de l’argent et des usages du dehors dans un pays réputé fermé et consanguin. Ces allers-retours ont fait du Morvan isolé une éponge à influences extérieures. Tu peux encore visiter la Maison des Galvachers à Anost si tu veux mettre des visages sur ces hommes qui passaient plus de temps sur les routes qu’au foyer.
Le bois qui descendait la rivière pour chauffer Paris
Maintenant, lève les yeux vers les rivières. Pendant près de quatre siècles, de 1550 à 1850, le Morvan a chauffé Paris. Littéralement. Toute la capitale brûlait du bois morvandiau. L’idée germe en 1547 avec Charles Leconte, un Nivernais d’origine chargé de la charpente de l’Hôtel de Ville de Paris, et surtout avec un certain Jean Rouvet, qui met au point la technique du flottage. Le principe est d’une brutalité géniale. En hiver, les paysans coupent et débitent des bûches d’un peu plus d’un mètre. Au moment voulu, on lâche l’eau des étangs et on balance tout ce bois en vrac dans les ruisseaux : c’est le flottage « à bûches perdues ». Chaque bûche voyage pour elle-même, portée par le courant, jusqu’à ce que le grand flot rejoigne l’Yonne et déboule sur Clamecy.
Là, on récupérait cette marée de bois pour en assembler des « trains » pouvant atteindre 75 mètres de long, qui descendaient ensuite vers Paris. Des quartiers entiers de Clamecy vivaient de ce métier, sous le patronage de Saint-Nicolas. Le travail de flotteur était magnifique et meurtrier. Perché sur les bûches, une longue perche à crochet en main, l’homme décoinçait les embâcles qui s’amoncelaient sur les rochers. En cas de débâcle, il tombait à l’eau glacée et finissait souvent broyé par son propre chargement. Des nuits entières les pieds dans l’Yonne, pour que le bourgeois parisien ait chaud. Le charbon et le chemin de fer ont fini par tuer le métier au début du XXe siècle. Aujourd’hui, à Clamecy, les joutes nautiques du 14 juillet en gardent la mémoire, et une statue sur le pont rend hommage aux flotteurs. C’est peu, pour une épopée qui a duré quatre cents ans.
Quand la nuit tombe sur le granite
Assez de misère sociale, passons aux fantômes. Parce que ce pays de forêts profondes, de pierriers et de marais était aussi une machine à produire des légendes. On les colportait à la veillée, au coin de l’âtre, pour se faire peur et tenir les gosses tranquilles. Le casting est complet : fées, lutins, sorcières, loups, et Dieu et le Diable qui se disputent l’arbitrage.
La vedette locale, c’est la vouivre, aussi orthographiée « wivre ». Un serpent-dragon des vieilles peurs françaises, au souffle venimeux, qui posait son unique pierre précieuse, escarboucle ou diamant, avant de plonger dans l’eau. Malheur au malin qui tentait de voler le joyau : il y laissait la peau. Métaphore transparente de la cupidité punie, à raconter aux enfants trop gourmands. À côté d’elle défile tout un répertoire aux titres qui sentent le sous-bois humide : le Poron Meurger, la fée de l’Argentalet, la bête Faramine de Ménessaire, la mystérieuse chasse de Chastellux. À Pierre-Perthuis, on te parlera du Trou de Ternosse et de sa cloche engloutie, une légende couchée par écrit dès 1838. Et partout, des sources et des fontaines jadis vénérées, des arbres sacrés, des pierres qu’on disait du Diable. Bien avant les chapelles, les Morvandiaux priaient l’eau et les cailloux. Les chapelles se sont d’ailleurs souvent posées pile sur ces cultes anciens, histoire de récupérer la clientèle.
Des pierres qui parlent gaulois
Et si tu remontes encore plus loin, tu tombes sur du lourd. Au sommet du mont Beuvray se trouvait Bibracte, capitale du puissant peuple gaulois des Éduens, une véritable ville fortifiée. Selon la tradition, c’est là que Vercingétorix aurait été proclamé chef de la coalition gauloise face à César. Ce massif que les plaines snobaient était donc, il y a deux mille ans, un centre de pouvoir. Le granite a la mémoire longue. Il se souvient d’avoir été une montagne des Gaulois avant d’être la montagne des Parisiens.
Un pays qui donné beaucoup aux autres
Alors non, le Morvan n’est pas une carte postale. C’est un pays qui a nourri Paris de son bois et de son lait, qui a envoyé ses hommes sur les routes et ses femmes vendre leur poitrine, et qui, le soir venu, se consolait avec des serpents à diamant et des cloches noyées. La prochaine fois qu’on te vend « l’air pur du Morvan », pense aux flotteurs les pieds gelés dans l’Yonne et aux nourrices sevrant leur propre gosse pour engraisser celui d’un autre. Ça vaut tous les bols d’air. Et ça, aucune brochure ne te le racontera.
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